LA REFORME DE 62 : LE MAI 68 DE L’ENSEIGNEMENT ?
On entrait à l’école pour « devenir quelqu’un ». L’on faisait miroiter devant la classe le succès futur du bon élève et l’échec affreux du cancre, condamné à trimer plus tard dans les boulots réservés aux illettrés. L’enseignement a échoué le jour où il est devenu évident à tous, et notamment à l’élève, que ceci était faux, c’est-à-dire quand on a vu les premiers enseignants, les vénérables instituteurs d’autrefois, accuser des retards de salaires et devenir, cinq ans après le démarrage des indépendances, des ratés, les véritables cancres de la société.
On peut prendre le 6 août 1962, où eut lieu la première réforme de l’enseignement, quand le régime socialiste a appelé le mécanicien et l’élève de Sixième à prendre la place de l’instituteur, comme la date symbolique marquant le début de cette décadence. C’est une école où il était contre-révolutionnaire, c’est-à-dire immoral, d’échouer : c’est la traduction libre du slogan paradoxal « enseignement de masse et de qualité ». De même, depuis mai 68 en France, l’école de Napoléon et de la Troisième République française, gardienne des valeurs et antre de la discipline, a fait place à une école libérée où l’élève est roi.
Et depuis, le problème de la revalorisation de l’enseignement est posé. Et si, comme certains l’auraient calculé, l’indemnité de logement réclamée par les professeurs du secondaire correspond à une augmentation de 33%, ce ne serait vraiment pas trop cher payé pour résoudre - même temporairement- ce problème récurrent dans le monde du travail en général, mais où la difficulté est décuplée dans le corps le plus nombreux de la Fonction publique. Houphouet-Bobigny, qui vécut avec la réputation de « sage de l’Afrique », avait décroché les enseignants de la grille générale des salaires.
C’était, disait-il, pour les « sortir du trou », lui qui savait que ces fils du peuple étaient pauvres. Il est vrai qu’à partir de 1985, ce que les Ivoiriens ont appelé alors « la conjoncture » (économique difficile) finira par avoir raison de cette générosité clairvoyante. Il est vrai aussi qu’à l’Ecole William Ponty de Gorée, n’accédaient à la section enseignement que les meilleurs, et le médecin Houphouet, en dépit de ses milliards, s’en souvenait peut-être respectueusement. Abdoulaye Wade n’a pas hésité, il y a quelques mois, à hisser au million le salaire de ses professeurs d’université.
Est-ce par rapport à la crise du Nord qu’on dit que notre pays ne peut pas se payer le luxe d’accorder l’indemnité demandée par le syndicat du secondaire ? En tout cas, même si les réponses officielles, en la matière, ont parfois manqué terriblement de chiffres, paraissant même parfois quelque peu méprisantes, les maîtres ont exécuté entièrement les programmes et le gouvernement n’a pas suspendu les salaires : c’est dire que la bonne volonté existe des deux côtés et qu’une solution peut être trouvée. Alors, pourquoi ne pas, à l’inverse de ce que Moussa Traoré avait fait en 1990, signer un accord avec le Sud pour se concentrer sur le Nord ? La multiplication d’une entité par zéro donne zéro, quelle qu’elle soit, même la COSES, la Coordination de l’enseignement secondaire. Il est faux de croire qu’ATT ait pu se livrer à une opération aussi désastreuse, comme l’ont dit certains, parce qu’il a simplement voulu sauver l’année scolaire, un souci d’ailleurs partagé par les enseignants.
CE QU’IL NE FAUDRA PAS OUBLIER AU FORUM
La racine du mal, c’est peut-être l’école française elle-même. On oublie aujourd’hui qu’elle a été imposée, balayant l’école traditionnelle, qu’elle soit islamique, avec les foyers ardents, ou animiste, avec les bois sacrés. Dans le roman de Cheick Hamidou Kane, « L’Aventure ambiguë », on voit le vieux Maître des Diallobé triste et hésitant devant l’attirance exercée par la nouvelle école, concurrente de la sienne, et la Grande royale, une princesse, ordonner, à contrecoeur, l’inscription des enfants à l’école du Blanc, pour « apprendre à vaincre sans avoir raison », c’est-à-dire pour espionner l’ennemi. Mais l’espion Samba Diallo sera pris à ce jeu, incapable qu’il sera de se défaire des valeurs acquises au contact des Socrate, Aristote, ou Blaise Pascal. Et nos gouvernements ont adopté sans réserve « l’école », avec l’article défini, parlant même de l’adapter, pour l’arracher en quelque sorte au Blanc, l’ancien colonisateur suspect. Pourquoi ne pas arrêter le nettoyage entrepris par ce dernier et poursuivi allègrement par nos ministres de l’Education de l’ère des indépendances, notamment celui de la Transition, qui voulait rayer de la carte toutes les médersas au nom d’une conception très française de la République et de la démocratie ?
Aujourd’hui, avec l’aide d’ONG étrangères, on veut créer des passerelles pour récupérer même ceux qui ont été renvoyés un peu trop tôt ou qui ont échappé aux mailles de l’inscription quand ils étaient en âge scolaire ! C’est la traque impitoyable de l’école coranique, sans aucun égard pour ses brillants résultats, ceux-là même qu’on cherche à obtenir avec l’école occidentale : les Bakorè Sylla, les Djigué, les Gaoussou Kyassou et de milliers d’autres mufti-millionnaires à travers le pays et la sous-région, formés au travail, à l’effort, au respect du maître et à la foi. L’école d’avant 1945, dont les restes existaient encore jusqu’en 1960, véhiculait des valeurs proches de celles qu’on retrouve dans notre éducation traditionnelle, dans bien des régions d’Afrique, et nos grands-pères n’avaient aucun problème d’adaptation avec elle.
Malheureusement, les choses ont changé depuis et la mondialisation n’arrange pas ceux, comme nous, qui sont si mal partis.
C’est à l’école « française » que nous avons entendu des camarades s’insulter les parents pour rire, alors même qu’ils ne sont pas cousins à plaisanterie. Les Sciences de l’Education, nées dans les années 50 du siècle dernier, servent parfois, hélas ! de caution à tant d’aberrations. Et l’on serait bien avisé de ne donner la parole à aucun de ces prétendus spécialistes de l’éducation, à moins qu’ils aient pratiqué dans les classes fondamentales ou secondaires.
On connaît pourtant la solution au mal, puisqu’un haut cadre l’énonçait en1996, lors d’une des crises incessantes de notre école : il faut que l’instituteur redevienne le maître de la classe, propos repris par un député lors de la dernière interpellation des ministres en charge de l’éducation nationale.
Faut-il rappeler qu’on disait autrefois « ministre de l’Instruction publique », tant l’éducation ne posait aucun problème ? L’éducation !
On espère que ce mot sera au centre des débats du forum sur l’école annoncé par le Premier ministre.



