Finance-OCI
samedi 8 mars 2008 par APS
Question : Tous les Etats cherchent à financer efficacement l’activité économique domestique. Aujourd’hui, la microfinance a fait ses preuves dans un pays musulman, le Bengladesh. Muhammad Yunus, fondateur de la célèbre Grameen Bank, est le prix Nobel 2006. Peut-on dire que c’est la voie préconisée aux pays de la Ummah islamique ?
Réponse : J’ai visité la Grameen bank. Deux femmes reçoivent un financement de 100 dollars, achètent une vache laitière et vendent le produit à la laiterie. Elles remboursaient par petite somme jusqu’à extinction de leur crédit. L’épargne tirée de l’activité était réinvestie dans quelque chose de plus grand. A l’heure actuelle le supermarché le plus grand à Dhaka appartient à la chaîne de la Grameen Bank. C’est-à-dire ceux qui produisent dans les entreprises ’’microfinancées’’ apportent leurs produits au supermarché qui les leur achète à un prix équitable. On dit micro finance, mais ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Cette micro finance, à l’arrivée, devient une grande finance. Au Sénégal, j’ai vu des initiatives qui si elles sont suivies peuvent donner de grands résultats. La Banque islamique de développement s’y engage avec les Etats pour renforcer les institutions de micro finance. Cela ne veut pas dire leur donner de l’argent. Mais la première chose à faire, c’est de leur donner une formation extrêmement pointue, plus pointue que pour les grands projets afin qu’ils puissent évoluer très rapidement. Après ces bons profils, il faut jauger les capacités avec les techniques qui permettent que les financements aillent directement au projet financé et dans la poche du promoteur. Il faudra former des services de recouvrement rapide puisque les crédits se renouvellent. Ces formations peuvent être subventionnées. A ce niveau, il y a la BID qui serait prête à assurer ces formations. Une fois qu’elles sont faites, il faudra alimenter en fonds ces organisations selon leurs besoins et leurs activités. Il y a une technique qui a été expérimentée par la BID qu’elle va présenter et expliciter aux chefs d’Etat (à la réunion de Dakar, 13-14 mars 2008). Les Etats doivent ouvrir les oreilles et être attentifs à cette micro finance qu’il ne faut pas seulement assimiler à une activité sociale annexe ou connexe. Elle est principale.
Q : En quoi consiste la technique à laquelle vous avez fait allusion ?
R : D’abord, la BID est prête à donner cette formation. Ensuite, elle demande aux Etats d’identifier les banques qui acceptent d’appuyer la structure, d’identifier les organismes de micro finance qui sont les plus solides en vie. Une fois qu’on aura fait ce travail de formation, d’expertise et d’engagement nécessaire, la BID peut à ce moment faire un prêt à des taux concessionnels à l’Etat qui le rétrocède aux banques ou organismes de micro finance identifiés. Ainsi, ceux qui sont porteurs de projets iront soit vers les banques soit vers les organismes de micro finance qui d’ailleurs peuvent se tourner vers les banques financées pour avoir des ressources. Ce schéma s’il est appliqué au Sénégal avec les moyens nécessaires à cela, dans 10 ans, le visage du pays aura changé. On verra plus rarement, ces femmes qui se promènent pour mendier ou demander de l’argent par-ci par-là. Et tout le monde aura de quoi s’occuper.
Q : Vous avez précédemment évoqué la mise en place du Fonds de solidarité islamique devant permettre à l’OCI de contribuer à réduire ’’la fracture sociale’’. Techniquement, comment pourra-t-il prendre forme et jouer le rôle efficace qui est attendu de lui ?
R : Ce je vais développer se trouve dans un document appelé le Plan d’actions décennal d’assistance aux pays membres de l’OCI. C’est un plan qui décrit de façon détaillée les problèmes qui assaillent les pays notamment les pays les moins avancés de la Ummah. Ce sont des problèmes liés au chômage des jeunes, à l’inactivité et la sous-utilisation de la force féminine, au retard de l’agriculture, à l’émergence et à la persistance des grandes endémies, à la paralysie du système éducatif. Ce sont là des problèmes de développement économique. Une fois résolue, ils pourraient donner le poids et la force nécessaires à ces pays pour évoluer positivement. Ce plan a été présenté au sommet extraordinaire de la conférence islamique, tenu en décembre 2005 à la Mecque. Les chefs d’Etats l’ont adopté après l’avoir examiné. Mais ils ne se sont pas simplement contentés de l’adopter, ils ont dit que ce plan, pour qu’il réussisse, il faudrait lui trouver un mécanisme, avant tout un instrument financier. Ainsi, il a été décidé la création d’un fonds de solidarité pour la réduction de la pauvreté. Ils ont donné mandat au conseil des gouverneurs de la Banque islamique de développement de créer au sein de la banque ce fonds indépendant. L’Arabie Saoudite a annoncé, en attendant qu’il soit mis sur pied officiellement, la mise à sa disposition d’un milliard de dollars et a appelé les autres pays à faire un effort similaire. Le conseil des gouverneurs, à sa réunion en 2006 au Koweït, a décidé la création d’un Fonds de solidarité pour la réduction de la pauvreté et pour le développement et a demandé au conseil d’administration d’en décider les modalités. Le conseil d’administration de la BID a proposé un schéma pour la création d’un fonds dont le plafond est de 10 milliards de dollars. Ce fonds va s’appeler le Fonds de solidarité islamique pour le développement. Il y a une certaine pudeur que l’on peut déceler dans la mentalité arabe tirée des enseignements islamiques qui recommandent d’éviter d’humilier quelqu’un même si on l’aide à sortir de la misère. Même s’il n’a rien, il faut lui laisser sa dignité. Ainsi, ils ont voulu éviter que ceux qui viennent demander des financements au Fonds soient vus comme des pauvres. C’est pour cette raison qu’ils ont décidé de l’appellation Fonds de solidarité islamique pour le développement, sous-entendu qu’il vise la lutte contre la pauvreté.
Q : Pouvez-vous nous expliquer les modalités de la levée des fonds constitutifs et les modes d’allocation ?
R : Ce Fonds, ce n’est pas 10 milliards de dollars réunis en un jour. Les annonces sont échelonnées. C’est pourquoi les administrateurs de la banque ont proposé aux conseils des gouverneurs que ce fonds soit constitué sous forme de Waqf. Au lieu qu’il soit distribué au fur et à mesure qu’il arrive, son capital sera placé pour produire des revenus. Les revenus de ce placement seront l’objet de distribution au profit des pays dans le cadre de la lutte contre la pauvreté. Dans les pays développés ou les banques de développement, il y a des fonds de lutte contre la pauvreté, dans les banques africaine et asiatique de développement ou à la Banque mondiale. Ces fonds sont reconstitués périodiquement, tous les trois ans, par l’apport des pays industrialisés. Ici, pour le fonds islamique, ce sera avec les pays pétroliers alors que les revenus pétroliers ne sont pas stables. On ne voudrait pas d’un fonds qui s’épuise dans trois, quatre ou cinq ans et qui n’est pas sûr d’être reconstitué. On aura fait un coup d’épée dans l’eau ! Pour assurer la permanence du Fonds, la BID a annoncé une participation à hauteur d’un milliard de dollars. Avec le milliard de l’Arabie Saoudite, nous avons 2 milliards annoncés. Le Koweït a annoncé 300 millions de dollars et les autres pays ont annoncé des contributions variables. Même le Sénégal a annoncé 10 milliards de dollars. L’ensemble des annonces faites se chiffre à 2,8 milliards. La BID a créé un haut comité consultatif pour la mobilisation de ces contributions. J’ai eu l’honneur de participer à ces réunions. Il sera présenté aux chefs d’Etats participant au sommet de Dakar. Le travail consiste à rendre volontaire et obligatoire à la fois la participation de tous les Etats membres. Ils ont établi trois scénarios de versement pour leur participation au fonds afin de réunir son capital, dans l’idéal, dans trois ans. Le comité a souhaité que ceci soit proposé aux chefs d’Etats. On ne veut pas apparaître comme quelques uns imposant quelque chose aux pays. Un pays qui s’engage, s’oblige automatiquement. Comme c’est l’ensemble des pays sur une liste, ce sera très difficile pour un pays de dire je veux des excuses à présent. Pour ménager des susceptibilités, nous avons demandé à la banque de présenter les scénarios aux dirigeants pour que le sommet puisse choisir les modalités de versement. J’espère que les pays (leurs délégations) auront le temps de se pencher sur ce qui est assez difficile. Les pays seront appelés à cet effet. Aujourd’hui, 28 pays membres de la BID sur les 56 pays ont annoncé des contributions. Donc, il reste une bonne moitié qui ne l’a pas encore fait. Nous allons demander au président de la conférence, le président du Sénégal, de lancer un appel pour des annonces de contributions.
Q : Est-ce qu’il n’y a pas là d’autres risques d’essoufflement prématuré du fonds ? Quelle est la parade qui lui garantirait sa pérennité ?
R : D’aucuns pensent que ce fonds puisqu’il est financé par un revenu de placement ce sera trop peu. Ceci a été exprimé par certains pays dont le Sénégal. Mais des assurances fermes ont été faites pour dire ceci : le fonds n’est pas seul le programme de la banque pour la lutte contre la pauvreté. Il y aura un programme beaucoup plus vaste. A ce programme, le fonds sera appelé à contribuer par ses recettes de placement. La BID est prête, en plus de sa participation au fonds, dans ses programmes ordinaux à remplir la différence qui existerait entre ce que le fonds verse et ce que le programme prévoit. Le fonds ne sera pas seul. Aussi, le fonds va appeler des cofinancements par d’autres institutions arabes et non arabes en les invitant à une parfaite conjonction dans les programmes de lutte contre la pauvreté dans les pays. Le fonds veut être un stimulateur et un financier. C’est cela sa très grande utilité. Et nous aurons à la fois un fonds qui joue ce rôle et qui sera permanent. Sa pérennité sera assurée, ainsi que son rôle d’incitateur pour inciter la Banque islamique à continuer dans le même sens que le fonds et également à appeler à des cofinancements en dehors de la BID. Il va financer le développement de l’agriculture, à ce niveau, il va s’intéresser à la fourniture d’engrais, de semences, d’intrants et de matériel agricoles. Le fonds va s’intéresser aux petites infrastructures en milieu rural, telles que les routes de désenclavement, on pense même à des centres commerciaux en milieu rural, des centres de stockage. Toutes ces choses qui sont négligées par les financements, le fonds va s’y intéresser comme il va le faire dans l’éducation notamment au renforcement de la scolarisation universelle, en mettant l’accent sur la scolarisation des filles. Il aura un intérêt pour la lutte contre les grandes endémies tels que le paludisme, la tuberculose, le Sida. Ce sont toutes des questions très importantes dont on ne trouve pas de financement dans les schémas des grandes institutions financières internationales. Souvent on ne trouve rien ou très peu. Ce sont les Etats qui vont saisir le fonds en présentant des programmes. Mais aussi, le fonds compte collaborer avec des ONG qui pourraient y accéder directement. Enfin, ce fonds aura un Département microfinance.
Q : Ce schéma de financement ne risque-t-il pas freiner la BID dans sa capacité propre à mobiliser des ressources pour financer des activités de développement ?
R : Non ! La banque est maintenant très expérimentée dans le financement du développement. Elle est très bien organisée pour cela. La banque a un programme triennal pour chaque Etat et tous les ans il est révisé. Ce sont les programmes à tiroirs. On adapte l’année suivante à la situation courante. Ces programmes vont continuer normalement. La participation de la banque dans la lutte contre la pauvreté sera prise en compte dans ces programmes. Ce sera simplement un changement d’orientation. L’accent ne sera plus mis pour financer des routes, des universités ou de grands hôpitaux. On prendra une partie de ce programme qui viendra dans les petits projets dont j’ai parlé plus haut qui sont plus axés dans la lutte contre la pauvreté. La BID continuera ses activités comme il se devait.
Q : L’aspect développement n’a pas été à la hauteur des espérances dans la Ummah. Le financier que vous êtes, comment analyse-t-il le déficit de financements productifs provenant d’investisseurs privés ou de fonds souverains de pays membres de l’OCI ? Quel en est le remède ?
R : Le chaînon de financement manquant est celui de l’investissement étranger privé direct. Nous avons la solidarité mais nous n’avons pas le partenariat. Tout ce qui précède relève de l’action solidaire, tandis que le partenariat fait appel au secteur privé de pays islamiques qui investir dans d’autres pays musulmans. C’est un vaste programme, d’une urgence extrême. Il me semble que pour favoriser l’investissement étranger direct, celui du secteur privé pour des projets rentables à des fins de profits, obéissent à des règles et des conditions très précises : un environnement propice, un pays jugé sûr, politiquement stable éloigné de turbulences, une justice juste avec un droit connu de tous et dit par des juges indépendants et intègres, une main-d’œuvre hautement qualifiée et à productivité maximum, des infrastructures de circulation et de télécoms à des niveaux adéquats et une distribution d’eau et d’énergie permanente. Il faut assurer à l’investisseur d’être pleinement propriétaire des fruits de son travail. Toutes ces questions se posent dans certains pays, heureusement le nôtre en a dépassé la plupart. A mon avis, il faut que dans l’action de solidarité qu’on pense à des financements qui créent les conditions pour le partenariat. Il faut que l’on dise aux pays que, par exemple, nous sommes en train d’aménager des espaces hydro-agricoles et nous qui nous accepterons des financements privés de financiers intéressés par le développement de l’agriculture et qui viennent investir à des fins de profit. En ce moment-là, certainement, ce sont les privés des pays qui vont nous aider dans la préparation de l’environnement propice aux investissements. Aussi, le conseil que j’ai donné à la Banque islamique de développement, c’est de s’adresser aux groupements régionaux tels que l’UEMOA et la CEDEAO pour ne parler que de l’Afrique de l’Ouest, au lieu de prendre les pays individuellement. Ces organisations connaissent les pays, leur niveau de développement et leur handicap. On peut passer des accords de partenariat avec elles pour voir quelles sont les dispositions à prendre pour que l’investissement privé puisse se faire dans ces pays. Ainsi, on partira de la solidarité au partenariat.
Q : Pourquoi la Banque ou l’OCI ne pourraient-elles pas à aider les pays membres à recourir à la notation ?
R : En fait, la BID travaille présentement sur la création d’une société de notation. Je crois que le statut de la société est même créé. Elle n’a pas encore fonctionné mais elle s’appelle la Société islamique de notation dont le siège est à Bahreïn. Et puis, la banque a créé en son sein une société d’assurance crédit à l’exportation et des investissements pour les risques politiques et commerciaux. La société travaille très bien. Il faut renforcer cela et en créer d’autres. Même s’il faut créer des sociétés nationales qui permettent aux investisseurs (musulmans) d’avoir la conscience tranquille. Investir, c’est difficile pour ne pas perdre.
Q : On ne saurait terminer sans aborder le commerce intracommunautaire jugé faible. Quelles sont, selon vous, les conditions de son renforcement ?
R : Le commerce intra-islamique est extrêmement faible. Il y a quelques années, on considérait qu’il était de 1%. On considère maintenant qu’on est monté à 10%. Ce qui veut dire que les 90% se font en dehors de la Ummah islamique. Pour favoriser le commerce, la BID a en son sein une branche pour le financement des importations et des exportations qui a financé à hauteur de 15 milliards de dollars d’approbations sur des financements à moyen terme. C’est le prophète (PSL) disait que toutes les activités économiques sont divisées en plusieurs parties. Chacune d’elle prise individuellement, le commerce donne trois plus de profit que toute autre. Donc le commerce dans l’islam est très important. Le prophète lui-même était commerçant, employé de commerce par sa propre épouse (Khadîdja). Nous avons là un chantier très important. Premièrement, il faut multiplier les financements, ensuite libéraliser la circulation des biens et enfin faire en sorte qu’un jour ou l’autre, que nous ayons une zone de libre échange islamique ou un marché islamique.
Q : Il y a aussi les problèmes contemporains comme l’énergie et le réchauffement climatique. Ce sont des questions globales mais elles ont des incidences parfois plus grandes dans certains pays de la Ummah qu’ailleurs. Quelle implication pourrait-on attendre de l’OCI dans ces questions qui bouleversent le monde ?
R : Je crois que c’est dans l’ordre du jour, une réflexion sur l’environnement, le réchauffement et les changements climatiques, à l’initiative du Sénégal. Cela, nous sommes intéressés plus que les autres. Ce sont des problèmes qui se posent chez nous. Si l’organisation dont j’ai parlé était en place, c’est au sein de ses directions que ces questions globales seraient étudiées pour donner un point de vue de l’OCI. D’ailleurs, ces questions scientifiques n’ont pas de coloration, la science elle est une et indivisible, unique pour tout le monde. C’est simplement voir comment nous allons avoir une prise de position commune tenant compte de l’état d’avancement des pays de la Ummah pour intégrer cela dans notre processus de développement. Cela n’a rien d’islamique ou d’anti-islamique. Ce que les chercheurs ont trouvé sur le réchauffement du climat, cela peut nous servir, nous pouvons nous en servir pour voir comment il se présente dans les pays de la Ummah, si cela s’accélère. Par exemple, on a la sécheresse qui menace le Sahel, tandis que la montée des eaux qui menace l’existence de pays comme le Bangladesh. Si nous avions nos propres programmes de recherche nous pourrions engager nos chercheurs pour approfondir ces recherches sur ces points afin de protéger nos aires géographiques. A plus long terme, il nous faut mener notre propre recherche, à défaut payer pour qu’on nous le fasse.
La technostructure se paie.
APS
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