L’Afrique, berceau des grands maux
lundi 8 septembre 2008 par Issa Camara
Nous sommes, il est vrai, le berceau de tous les grands maux de ce monde. Les fléaux naturels autant que les fruits amers de notre propre incurie, et notamment celle des classes gouvernantes. Près d’un demi-siècle après les indépendances, et en dépit des multiples programmes d’ajustement structurel prônés par les organisations monétaires internationales, le décollage économique tant espéré par les états subsahariens reste un vœu pieux.
Aujourd’hui plus qu’hier, le quotidien du citoyen est rythmé par la pauvreté, la misère, la faim. En un mot par la galère qui, comme une irrésistible bourrasque pousse la jeunesse à faire le choix douloureux de l’aventure meurtrière sur les voies de la migration clandestine. Bravant le péril, les jeunes vont à la quête de l’Europe, cet « eldorado » où, à leur corps défendant et des siècles auparavant leurs aïeux les avaient précédés. La conquête coloniale était passée par là avec, à la clé la traite négrière et le pillage scandaleux des matières premières. La saignée fut profonde, au point que nos états, si peu disposés à éradiquer les séquelles se confinent désormais à écouter les pathétiques épopées de ceux qui, déçus par la mère patrie sont allés scruter d’autres horizons.
C’est le cas d’un jeune camerounais de 25 ans, qui nous en donne ici le ton : ‘‘ On a tout connu. On a parcouru des milliers de kilomètres à pied pour fuir nos pays respectifs à la recherche d’un monde meilleur. Dans les moments durs, je puise dans mes souvenirs. Ceux de mes conditions de vie dans mon pays, de la famille qui attend beaucoup de moi. […] J’ai toujours en mémoire la traversée du désert en Lybie cinq jours durant, on a parcouru des centaines de kilomètres sans voir le bout, en assistant à la mort de certains de nos frères et sœurs qui n’ont pu faire face à l’épreuve inhumaine. Imaginez notre détermination ! Elle est sans limite ’’. (Cf. le Journal l’INDEPENDANT)
Au-delà de la farouche détermination, ces propos marquent surtout l’échec d’une Afrique incapable de subvenir aux besoins vitaux minimums de sa population. C’est aussi le présage que la ruée sur les chemins périlleux de l’aventure se poursuivra encore longtemps. Reste toutefois que ceux qui partent laissant derrière eux une Afrique pourtant dotée d’énormes potentialités : des têtes et des bras valides, de grands fleuves et rivières sillonnant de vastes étendues de savanes et forêts cultivables, un sous-sol présentant par endroits des ‘‘ scandales géologiques ’’, et le tout sous un ciel généreux de rayonnements solaires convertibles en énergie solaire. Cette énergie ô combien salutaire face à la récurrente frénésie du coût du pétrole et des produits alimentaires. Assurément, la conjoncture actuelle repose l’équation des politiques africaines en matière d’agriculture. Nombre de projets initiés ici et là par le passé ont connu des fortunes diverses, certains étant à la traîne depuis des lustres cependant que d’autres ont tout simplement fait long feu, obstruant un peu plus au passage les voies du développement et des opportunités d’emploi.
En tout état de cause, les choix initiaux opérés par nos décideurs, accordant une large priorité aux produits d’exportation plutôt qu’aux cultures vivrières paraissent aujourd’hui discutables. Car l’Afrique, cette Afrique qui regarde impuissante ses enfants partir, cette Afrique des ‘‘ émeutes de la faim ’’ est celle-là même qui compte parmi ses états les meilleurs exportateurs de café, cacao, coton … Enfin, on n’en est plus à un paradoxe près sous nos tropiques où, acculés par la présente crise alimentaire, les gouvernants se ravisent pour engager, souvent dans la précipitation et l’improvisation ce qu’on pourrait appeler ‘‘ la nouvelle bataille du riz ’’. Un peu partout et selon les pays, on concocte des plans de sauvetage pour parer aux urgences. Au Mali, c’est, entre autres l’octroi d’exonérations sur l’importation des denrées alimentaires, et l’ouverture de nouveaux chantiers rizicoles dans le cadre de l’ ‘‘ Initiative Riz ’’.
Un élan soudain qui n’a pas manqué de susciter cette réflexion d’un vieux coopérant canadien connaissant bien notre continent : « Les africains ont la particularité de ne prendre conscience que sous la pression des évènements ; et dans ce cas, le discernement et la rigueur font défaut ». Difficile de soutenir le contraire, les ‘‘ mesures de crise’’ n’étant guère rassurantes et pour cause : d’une part les ‘‘ exos ’’ demeurent sans effets tangibles pour les consommateurs, et d’autre part le scepticisme gagne une opinion générale encore imbue du triste souvenir d’anciens projets agricoles aux destins peu flatteurs. Les exemples du genre sont légion sous nos cieux avec, entre autres celui de la défunte Société pour le Développement du Riz (SODERIZ), créée en Côte d’Ivoire dans les années 1970.
Première grande structure agricole du pays, mais également premier cas d’échec retentissant dans le domaine agricole, la SODERIZ aura connu, tant au niveau national que régional un important mais peu durable rayonnement. La structure, en effet, sera mise en liquidation quelques années seulement après la mise sur le marché de ses premiers produits, laissant à nouveau libre cours à l’importation du riz et, soit dit en passant, aux grosses combines financières tramées par des initiés blottis dans la loge des décideurs. C’est du moins les supputations qui ont accompagné la disparition de l’ex fleuron du vivrier ivoirien. Et si cela s’avérait être une ‘‘ pratique tropicale ’’ partagée, le pari sur la souveraineté alimentaire serait alors gravement compromis, et pour longtemps, ou pour de bon. La certitude, pour l’instant, est que la Côte d’Ivoire continue d’importer près de 60 % du besoin national en riz.
Au Mali, le nébuleux Office du Niger, créé depuis des décennies afin d’assurer au pays l’autosuffisance en riz tarde à combler les attentes. Les responsables de la structure, en déviation semble – t – il par rapport aux objectifs assignés auraient privilégié les tripatouillages financiers au détriment des acteurs centraux que sont les paysans, et au grand désarroi d’une population aujourd’hui asphyxiée par une insupportable surenchère sur le coût du riz. Indéniablement, avec un bilan si peu éloquent de l’Office du Niger, et une population qui demeure depuis des lustres le regard tourné vers les rizières d’Asie et d’ailleurs, nombre de citoyens en sont finalement réduits à croire que le géant céréalier se serait considérablement détourné de sa noble et ambitieuse vocation originelle de ‘‘ grenier de l’Afrique de l’Ouest ’’.
Frustré par ce constat, et presque sur les nerfs, un anonyme s’insurge : « Avec le forcing actuel de l’Etat pour subvenir aux seuls besoins du Mali, comment peut – on parler de grenier de l’Afrique ?
Cà, c’est de l’histoire ancienne ! » On le comprend. Autant qu’on aura également concédé l’humiliante exaspération de l’ambassadeur d’Allemagne au Mali qui, dans un langage dépouillé de toutes fioritures diplomatiques, met lui aussi le pied dans le plat : « Les africains doivent se mettre au travail et faire leur autocritique. Je prends l’exemple sur l’Office du Niger, qui dispose de la plus grande superficie cultivable, mais chaque fois on parle de déficit alimentaire. Cela fait quarante ans que la même situation dure.
Si on ne le dit pas, moi je le dis » (Cf ‘‘ Les ÉCHOS ’’ du 10/07/2008).
Par cette sortie tonitruante lors d’une conférence de presse, le diplomate allemand réagissait à l’interpellation du président sénégalais faite aux dirigeants du G8 sur leurs promesses d’aide aux pays pauvres. Pas besoin d’explication de texte, le coup asséné par ce partenaire au développement est bien accusé. Par le Mali, de même que par le reste de la sous-région, dont les cris de faim se répandent en écho sur plus de 180 millions d’hectares de terres cultivables encore intactes. Il y a là forcément matière à méditation. Sur l’Afrique des paradoxes et des choix controversés. Sur l’Afrique qui a ‘‘ oublié ’’ le domaine capital du vivrier et que la présente crise alimentaire vient de renvoyer brutalement à ses terres cultivables, pour un hypothétique salut des peuples affamés.
Notre continent, décidément inspire une profonde réflexion sur la nécessaire réorientation de sa politique agricole. La présente conjoncture nous y invite Aussi, à l’instar de l’Asie et de l’Amérique latine, l’Afrique serait sûrement bien inspirée d’opérer, enfin, sa véritable ‘‘ révolution verte ’’.


