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La vengeance du fils

Yiriba pensait pouvoir achever tranquillement ses jours dans son village natal.

samedi 17 mai 2008 par M. SOUMBOUNOU

Les dettes d’honneur donnent toujours lieu à des affaires compliquées.

Parce qu’il y manque le grain de rationalité qui rendrait compréhensibles les comportements des différents protagonistes. Parce que tout y est marqué du sceau de la passion, de l’emportement et de l’exagération. Certaines zones de chez nous se sont d’ailleurs fait une spécialité de ce genre d’attitudes.

Par exemple, il fut une époque où chez les Peuls éleveurs du Gourma - les Djelgodji et les Foulan Kiriabé - les disputes à propos de femmes se terminaient le plus souvent dans le sang. Pendant pratiquement trois décennies (entre 1960 et 1980) il ne se passait pas une année sans que des éleveurs appartennant à l’un et à l’autre de ces groupes ne se retrouvent devant la justice de paix à compétence étendue du cercle de Gourma Rharous.

Sans que pour autant la spirale de la violence ne s’apaise. Il est à reconnaître que la majorité des affaires s’était terminée en queue de poisson et que l’impunité dont avaient bénéficié de nombreux coupables ne plaidait pas pour l’extinction des querelles meurtrières.

En effet, avant que les forces de sécurité ne lui mettent la main dessus, l’assassin s’arrangeait presque toujours à se retrouver de l’autre côté de la frontière. Il faut dire que le fugitif qui avait envie de prendre le large n’avait que l’embarras du choix puisque la zone jouxte le Niger et le Burkina Faso. En outre, il n’y avait pas grand monde - si on excepte la famille de la victime - à s’émouvoir de la fréquence de ces morts d’homme absurdes et qui restaient sans châtiment. Lorsqu’un étranger peu au fait des réalités de la zone déplorait à haute voix que le tueur ait pu échapper à un jugement en bonne et due forme, les autochtones le regardaient avec commisération.

"Chez nous, disaient-ils laconiquement, ce sont les bœufs qui font la justice".

Correctement décryptée, cette formule signifiait que les juges ne prêteront attention qu’aux paroles du plus offrant, et habituellement celui-ci était aussi l’homme qui était resté en vie.

Fort heureusement aujourd’hui, les duels d’honneur ont presque entièrement disparu dans le Gourma. Et s’il y a bien un sujet qui peut y amener des affrontements à mort, c’est celui de l’exploitation des plaines de fonio sauvage. Pour les éleveurs, il est inconcevable que cette plante nourricière qui pousse à l’état sauvage soit mise sur le même plan que les céréales traditionnellement plantées et entretenues que sont par exemple le mil ou le maïs.

A l’inverse, les Bellah qui exploitent cette graminée, la considèrent comme une spéculation comme les autres et cataloguent les espaces où elle pousse comme des champs à eux. Ils le montrent de manière éloquente par les délimitation et les quarantaines qu’ils observent eux-mêmes pendant les fortes pluies pour empêcher que le passage de leurs propres animaux ne cause des dégradations préjudiciables à leurs exploitations. Mais si le Goura s’assagit globalement et de manière très visible, il existe encore dans notre pays des endroits où l’on tue pour soit disant réparer son honneur.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé dans l’histoire que nous vous proposons. Le drame qui y est exposé et qui s’est produit dans la journée du 8 mai dernier montre bien que les vieux démons peuvent se réveiller à tout moment et pousser un homme à des actes d’une brutalité insupportable.

A Kodougou, un petit village de la commune rurale de Doubabougou qui se trouve dans le cercle de Kati, les habitants sont encore en émoi. Le village n’est pas encore arrivé à évacuer la consternation dans laquelle l’a plongé un drame des plus insolites.

Tout est parti voilà presque vingt ans d’une sombre affaire de famille. Le jeune Mamadou Diallo avait à peine 11 ans quand son père Wané dit Bakary Dian fut assassiné de manière inhumaine par son propre frère Yiriba Diallo. A l’origine de la mésentente entre les deux hommes se trouvait une affaire de femme. A l’époque, le village vivait renfermé sur lui-même et la plupart des problèmes s’arrangeaient sans l’intervention de représentants de l’État.

Mais la mort de Bakary Dian était une affaire trop grave pour être traitée à l’interne. L’autorité villageoise s’en était donc prudemment dessaisie. Le meurtrier Yiriba Diallo avait été arrêté et emprisonné. Son jugement avait été rendu devant un tribunal de justice. L’homme est resté enfermé à la prison civile de Bamako, jusqu’à la grande évasion de 1991 qui constitua l’une des péripéties particulières des événements qui avaient secoué notre pays la même année. Yiriba Diallo, comme des centaines d’autres de ses "coreligionnaires", profita de la confusion ambiante pour se retrouver dehors sans avoir purgé toute sa peine.

Après cette évasion qui ne lui amena aucun souci, Yiriba avait choisi de rester vivre à Bamako où il pouvait se déplacer sans le moindre problème. Il passait le plus clair de son temps à rendre visite à de vieilles connaissances avec lesquelles il s’était lié pendant son séjour carcéral. Puis l’âge avançant et la nostalgie de son terroir s’imposant de plus en plus fort, le vieil homme décida récemment de rejoindre les siens pour passer les derniers jours de sa vie dans son village. Il arrangea tout ce qu’il avait comme bagages et débarqua un matin dans son Kodougou natal. C’était très précisément le 5 mai dernier que le vieil homme aujourd’hui âgé de 90 ans se réinstalla dans ce village situé à 42 kilomètres de Kati.

Deux jours après son arrivée dans le village, Yiriba croisa dans une rue Mamadou Diallo, le fils de Bakary Dian. Les deux hommes ne se connaissaient pas du tout. Mais un ressortissant de Kodougou se fit un devoir d’identifier le vieillard pour Mamadou qui a aujourd’hui atteint la trentaine. Le témoin alla plus loin. Il relata au jeune homme de quelle manière atroce le revenant avait ôté la vie à son père. Le récit des événements était tellement poignant que Mamadou (il le dit plus tard aux enquêteurs) sentit des larmes brûlantes de colère lui emplir les yeux. Cependant il ne fit pas un commentaire qui aurait pu trahir son état d’esprit et mettre la puce à l’oreille à son informateur.

Pourtant, sans que personne ne s’en doute, le village se préparait à vivre un drame similaire à celui qui l’avait secoué vingt ans plus tôt. Le 8 mai Mamadou croisa à nouveau le vieil homme qui était en train de se promener à pas lents dans le village. Une vague irrépressible de fureur monta en lui. Cette fois-ci, le jeune homme ne fit aucun effort pour réprimer la haine indescriptible qui l’envahissait et qui attisait son désir de vengeance. Il s’empara d’une manche de daba qui traînait près d’une case et se rua littéralement sur le vieil homme auquel il asséna trois coups d’une violence inouïe. Yiriba Diallo s’affaissa. Et succomba quelques minutes après des suites de ses blessures à la tête.

La scène avait été tellement brusque et inattendue que personne n’aurait pu prévenir ce qui était arrivé. Une foule nombreuse s’attroupa autour du vieux qui gisait inerte dans son sang. Tous se rendirent vite compte que l’irréparable avait été consommé. La seule démarche à faire était d’informer les gendarmes de la ville de Kati. Alertés, les hommes du commandant de brigade que dirige le major Léon Cissoko dépêchèrent une équipe sur les lieux. Avec l’aide de la population qui comme deux décennies auparavant ne pouvait laisser impuni un tel acte, Mamadou Diallo fut arrêté pendant qu’il tentait de quitter le village pour toujours.

Conduit à la brigade, le jeune homme expliqua qu’il ne pouvait pas rester à vivre paisiblement dans le village et à côtoyer celui qui l’avait rendu orphelin au moment où il avait le plus besoin de son père. Le lendemain de son arrestation, le meurtrier a été placé en détention préventive à la prison de Kati.

En attendant une session de la cour d’assises, le jeune homme médite sur son acte entre les quatre murs d’une geôle. Yiriba lui avait certainement volé son enfance en tuant son père. Mais Mamadou a peut-être lui-même complètement ruiné sa vie en se faisant justice.


 

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