Le paradoxe malien !
dimanche 15 juin 2008 par Issa Fakaba SISSOKO
Le Mali, à l’instar des autres pays du monde entier, a célébré hier le 12 juin, la journée mondiale de lutte contre le travail des enfants.
La célébration de cet important évènement dans notre pays survient sans doute dans un contexte de paradoxe, tant le chemin à parcourir reste encore long en matière de respect des droits fondamentaux des enfants. En effet, bien qu’ayant été condamné en des termes clairs et mis hors la loi, le travail des enfants continue de persister dans de nombreux pays, signataires de la convention relative à l’élimination des pires formes de travail des enfants. Notre pays ne fait nullement exception à la règle. Ce, malgré l’adoption par les élus de la nation, des conventions n°138 et n°182, portant respectivement sur l’âge minimum d’admission à l’emploi et sur l’élimination des pires formes de travail des enfants.
C’est ainsi qu’on compte désormais par dizaines de centaines le nombre d’enfants vivant en situation difficile dans notre pays.
Ces enfants courent ainsi de gros risques de s’adonner à toutes sortes d’activités pouvant compromettre leur avenir. Si certains sont livrés à la mendicité et à la prostitution, d’autres sont astreints à des activités d’exploitation à des fins économiques avec, malheureusement, la complicité des parents.
Malgré les multiples efforts
En dépit de nombreux efforts entrepris par notre pays pour endiguer le fléau, les statistiques témoignent fortement du retard accusé par celui-ci dans l’application desdites dispositions.
Les spécialistes définissent le travail des enfants comme « l’exploitation de ceux-ci par des adultes sans scrupule en vue de réaliser des profits rapides et de dégager un avantage comparatif déloyal ». Et il ressort, en effet, des données statistiques (en date de 2006) qu’environ 250 millions d’enfants dans le monde sont astreints au travail. Ils ont souvent un âge compris entre 5 et 14 ans, et constituent la proportion la plus élevée avec 40%. Sur les 250 millions d’enfants travailleurs, l’Asie occupe la tête du classement avec 61%, suivie de l’Afrique qui enregistre un taux de 32%.
S’agissant du cas de notre pays, il ressort de l’avis des acteurs de la promotion de la femme et de l’enfant, que si le travail des enfants est une pratique très ancienne, c’est à partir de 1979 que le phénomène a atteint son degré le plus élevé. Il est plus fréquent en milieu rural qu’urbain. Selon les estimations, on compte 18,1% d’enfants de moins de 15 ans travaillant en milieu rural contre 6,4% en milieu urbain.
Dix ans plus tard, on constate malheureusement une croissance considérable du phénomène. En effet, en milieu rural le nombre est passé à 26,9% contre 14,8% en milieu urbain. Et sur l’ensemble du pays, le taux est passé de 16,7% à 25,7%, soit une croissance de 9%. En outre, si l’on en croit aux statistiques, datées de 2005 et fournies par le ministère de tutelle, on constate que le travail des enfants est plus développé dans le secteur minier que dans le secteur agricole. Car, les statistiques font état de 12.285 enfants (filles et garçons) qui exercent une économie d’exploitation. Sur ce nombre, 1.547 travaillent dans le domaine agricole contre 3.531 dans les sites d’orpailleurs.
Selon une enquête réalisée il y a quelques années par notre confrère « L’Essor », 3.601 petites filles travaillent en milieu urbain, 3.603 enfants dans le secteur informel.
En clair si l’on en croit aux données statistiques, le phénomène est des plus croissants dans notre pays à l’instar d’autres, notamment pauvres. Mais selon toute vraisemblance, la question du travail des enfants dans notre pays, revêt la nécessité qui fait la loi.
Car, à en, croire plusieurs témoignages de nombreux enfants et d’autres interlocuteurs, notamment les parents sur les raisons d’une telle pratique, la véritable racine du mal demeure la pauvreté. Mais de l’avis des acteurs de lutte pour la cause de l’enfance déshéritée, à celle-ci s’ajoutent d’autres facteurs qui, selon eux, contribuent de manière croissante, au développement du travail des enfants dans notre pays.
Il s’agit notamment de la démission ou de l’incapacité des parents, et les facteurs socio-culturels.
Car, précisent-il « ce sont les facteurs culturels relatifs aux croyances populaires, aux coutumes locales et aux traditions qui expliquent cet état de fait compromettant l’avenir des enfants ». Et d’autres avis d’ajouter que « le travail des enfants est relatif à l’opinion selon laquelle les enfants sont censés suivre les traces de leurs parents. A cet effet, il leur faut donc apprendre, puis exercer la même activité qu’eux à un âge précoce ».
Cependant explique M. Moussa Sissoko, de la Coalition africaine des droits des enfants, malgré ces chiffres, il existe véritablement de réels motifs de satisfaction, tant les résultats obtenus à ce jour sont encourageants par rapport aux années précédentes.
A en croire l’acteur de la lutte pour la défense des droits de l’enfant, qui était hier face à la presse dans le cadre des festivités du 12 juin, et du 16 juin marquant la journée mondiale de l’enfant africain, la sensibilisation et le plaidoyer demeurent de mise pour l’atteinte des objectifs. Nécessité d’actions convergentes Comme le démontrent les statistiques, on constate aisément que le travail des enfants est très développé dans le secteur informel. Mais pour les acteurs de la lutte pour la promotion des enfants, cet état de fait peut s’expliquer par le fait que celui-ci échappe au contrôle de l’Etat.
Les observateurs ont constaté également que c’est généralement les enfants de familles nombreuses qui sont les plus astreints au travail. Point de vue partagé par la présidente de l’Association pour la promotion de la femme et de l’enfant, (APROFEM), Mme Bakayoko Aminata Traoré, qui ajoute que c’est parce que les parents n’ont pas assez de moyens pour subvenir aux besoins quotidiens de la famille.
Pour la responsable de la structure associative, qui s’est beaucoup investie dans l’accompagnement des aides ménagères, notamment pour le contrôle des flux migratoires vers les grandes villes, les enfants constituent malheureusement des sources de revenus pour beaucoup de parents.
Face à l’ampleur du phénomène, une nécessité d’action s’impose.
Selon la présidente de l’APROFEM, qui nous a accordé récemment un entretien au cours d’une de nos enquêtes sur le sujet, l’aboutissement des efforts de lutte contre le travail et l’exploitation des enfants à des fins économiques passe nécessairement l’implication, en premier lieu, des parents et des gouvernants dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques, d’une législation ainsi que des mesures visant à éradiquer le phénomène. En outre, d’autres acteurs de lutte pour la promotion de l’enfant, préconisent la création d’une vaste coalition qui comprend à la fois le gouvernement et tous les acteurs de la société.
D’ici là, on peut dire que l’application des conventions n°138 et n°182, portant respectivement sur l’âge minimum d’admission au travail et sur l’élimination des pires formes de travail des enfants (toutes adoptées par l’Assemblée nationale de notre pays) peut contribuer de manière efficiente à lutter contre le phénomène.


