’’Terre d’ébène’’ d’Albert Londres ou le quotidien surréaliste des ex-colonies françaises
dimanche 11 mai 2008 par APS
Il y est question de la vie des colons, des rapports entre l’administration coloniale et les indigènes et des corvées auxquelles étaient astreintes ces derniers. Albert Londres parle de la forêt, des coupeurs de bois, des chercheurs d’or et des poseurs de rails.
Dans cette plongée dans l’univers colonial, le lecteur fait une entrée en matière par l’ancienne capitale de l’AOF, Dakar. Pour Londres, ‘’c’était Dakar’’ avec ce bloc de pierre blanche qui n’était autre que le Palais du gouverneur. Le reporter décrit Dakar à travers ses restaurants derrière des toiles métalliques et ses habitants aperçus aux fenêtres, ‘’derrière des toiles métalliques’’
A Dakar, Albert Londres apprend que ‘’les nègres ne portent pas (des bagages) au Sénégal, ils votent’’. A l’époque, l’arachide nourrissait son paysan, car ‘’la traite des arachides terminée, les Sénégalais ont peu d’argent’’, fait remarquer Londres.
L’argent en poche offrait la possibilité d’effectuer de petits tours à bord du train. Et une fois aux arrêts, fusent alors des ‘’Bonjou, Mamadou ! Bonjou, Galandou ! Bonjou, Bakari ! Bonjou, Gamba !’’, rapporte Londres. L’œil fin du reporter ne rate pas Gorée, ‘’l’île où les derniers négriers embarquaient les esclaves sur un bateau qui s’appelait Rendu’’. Mais un ‘’Rendu qui ne rendait jamais’’, s’indigne le journaliste.
Après Dakar, c’est Bamako où ‘’le nègre’’ rencontrant un autre ‘’nègre’’ lui ‘’demandait des nouvelles de tout ce qu’il possédait : de son lougan (champ), de son cheval, de sa pirogue. La femme venait en dernier’’, écrit Albert Londres.
Quittant le Soudan pour la Haute-Volta, l’auteur de ‘’Terre d’ébène’’ rencontre malheureusement une réalité des colonies françaises : le travail forcé. Lorsqu’il restitue cela avec sa plume, Albert Londres écrit : ‘’des noirs des deux sexes travaillaient sur la route. Pliés en deux comme s’ils attendaient le partenaire pour jouer à saute-mouton…’’.
’’Du chantier au tas de pierre, cinq cent mètres. Chaque pierre, chaque corbeille représentaient un kilomètre de marche’’, souligne Londres. Nous voilà en Haute-Volta, au pays des Mossi. C’est un ‘’réservoir d’hommes, écrit Albert Londres : trois millions de nègres. Tout le monde vient en chercher comme de l’eau au puits’’. ‘’Lors des chemins de fer Thiès-Kayes et Kayes-Niger, on tapait dans le Mossi. La Côte-d’Ivoire, pour son chemin de fer, tape dans le Mossi…’’, selon Londres.
Et voici les nègres en file indienne pour le chemin de fer de la Côte-d’Ivoire. ‘’On pourrait les transporter en camion ; on gagnerait vingt jours, sûrement vingt vies. Acheter des camions ? User des pneus ? Brûler l’essence ? La caisse de réserve resterait maigre ! Le nègre est toujours assez gras !’’, souligne un tantinet railleur l’auteur de ‘’Terre d’ébène’’.
Sur ces terres d’Afrique, ‘’l’administration est le moustique du nègre. A tous les moments de sa vie, elle le pique, troublant son farniente. Lui qui dormait bien !’’, relève Albert Londres.
Interpellant ses ‘’frères blancs’’, le journaliste va plus loin dans cette dénonciation : ‘’L’Afrique muette n’est qu’un terrain de football. Deux équipes, toujours les mêmes, blanches toutes les deux’’.
Selon lui, ‘’l’une porte les couleurs de l’administration. L’autre, les couleurs de l’homme d’affaires. Le nègre fait le ballon. La lutte autour du ballon est farouche. Le Blanc de l’administration protège le nègre du Blanc des affaires, mais en use pour son propre compte’’.
Poursuivant son périple, Albert Londres est au Congo en Afrique équatoriale française. Ici, affirme t-il sans ambiguïtés ‘’il faut parler. La France a le droit de savoir. Un drame se joue ici. Il a pour titre Congo-Océan’’.
Alors que pour la construction des chemins de fer, on rencontrait du matériel sur les chantiers, pour le chemin de fer Congo-Océan, Albert Londres ne constate sur place que du ‘’nègre’’. Comble de l’ignominie, ‘’le nègre remplaçait la machine, le camion, la grue ; pourquoi pas l’explosif aussi ?’’, se demande t-il.
’’Epuisés, maltraités (...), loin de toute surveillance européenne (Monsieur le ministre des Colonies, j’ai pris à votre attention quelques photographies, vous ne les trouverez pas dans les films de propagande), blessés, amaigris, désolés, les nègres mourraient en masse’’, témoigne Londres.
Maris, frères, fils ne revenaient toujours pas de cette ‘’grande fonte des nègres’’ ainsi que l’auteur qualifie le travail pour la construction de la voie ferrée. ‘’Huit mille hommes d’abord ; ensuite cinq mille, quatre mille, deux mille et puis dix-sept cents’’, rapporte Londres.
A la fin de son récit ponctués de passages poignants, Albert Londres propose à ses compatriotes ‘’quelques réflexions’’.
‘’L’intérêt de la France était-il que l’on épaissît les voiles qui nous cachaient encore ce pays ? Nous ne l’avons pas pensé. Les portes de notre empire noir devraient être grandement ouvertes à la curiosité de la métropole. On constate justement le contraire’’, se désole l’auteur.
Pour Albert Londres, ‘’ce n’est pas en cachant ses plaies qu’on les guérit (…). Flatter son pays n’est pas le servir, et quand ce grand pays s’appelle la France, ce genre d’encens n’est pas un hommage, c’est l’injure’’.
Il fait également ce constat qui semble toujours actuel : ‘’l’Afrique noire française est dans un état d’infériorité incontestable en face de l’Afrique noire anglophone et de l’Afrique noire des Belges. Infériorité au point de vue des ports, navigation fluviale, chemin de fer, infériorité au point de vue matériel, du confort et surtout des méthodes de travail (…)’’.
’’L’Afrique noire française dort (…) Le partage décime l’Afrique’’, dénonce Albert Londres à propos de ce qu’il appelle ‘’la plaie’’ africaine. Une plaie qui souffre de ‘’l’indifférence devant les problèmes à résoudre’’, conduisant alors à des ‘’catastrophes’’.
Cette posture dénonciatrice du journaliste découle d’un principe chez Albert Londres qui affirme : ‘’Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie’’.
APS
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